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21 févr. 2006 15h57
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Même si Edward aux Mains d'Argent n'est pas clairement autobiographique, tout ce qu'il est trouve ses origines dans l'enfance et les sentiments de Burton. La profondeur que renferme les images et les événements du film ne sont donc pas à négliger devant une esthétique pourtant envoûtante et une beauté extraordinaire. En fait, les deux sont étroitement liés comme dans beaucoup de films de Burton, et ici la différence physique d'Edward et complémentaire de sa différence intérieure : elle permet de rendre cette différence évidente et de la renforcer par un procédé visuel et concret. Cela contribue également à donner un souffle poétique au film en tant que conte, genre qui doit comporter des images symboliques fortes. De plus, ce type de récit permet de ne pas se soucier d'un manque de rigueur dans la narration ou de réalisme. On comprend donc que Burton ait choisi, pour donner vie à ce personnage qui est finalement porteur de ses émotions à l'écran, ce genre qui n'apporte pas trop de contraintes scénariques. L'univers du réalisateur explose donc dans Edward aux Mains d'Argent, qui déborde d'éléments qui lui sont chers et d'images qui signifient beaucoup pour lui. Le film est avant tout l'histoire d'un marginal qui veut se faire accepter par les gens "normaux". Dans un château isolé qui surplombe une banlieue américaine, vit un vieil inventeur qui s'apprête à achever son oeuvre : un jeune homme nommé Edward qu'il a créé et auquel il ne manque plus que les mains, remplacées provisoirement par des ciseaux redoutables. Malheureusement, le vieil homme meurt avant de pouvoir les offrir à sa pauvre créature qui demeure alors seule dans le château avec son infirmité. Jusqu'au jour où Peg Boggs, une représentante en cosmétiques franchit le portail de la propriété et découvre Edward qui n'a jamais eu le courage de quitter la maison qu'il a toujours connue. Elle décide de l'emmener avec elle et de l'héberger, avec son mari et ses deux enfants. Si les premiers jours, Edward sussite l'intérêt de tout le monde et semble être accepté par le voisinage, sa différence va lui créer des problèmes et ceux-ci vont s'aggraver lorsqu'il va tomber amoureux de Kim, la fille de Pegg.
La première chose qui marque le spectateur en voyant Edward aux Mains d'Argent est la richesse du monde créé par Burton, qui est présentée de manière très épurée dans le film. En effet, la raison d'être de cette oeuvre est la représentation à l'écran de cet imaginaire incroyable; il ne s'agit, contrairement à Batman et même à Beetlejuice, de s'approprier une histoire et d'y inclure des éléments personnels. Burton est complétement à la base du projet et il ne doit pas suivre pour ce film les directives des producteurs (qui est d'ailleurs la Fox et non pas Warner Bros qui avait produit Batman de manière très autoritaire). Il confie également l'écriture du scénario à Caroline Thomson, avec qui il se sent des affinités évidentes. L'esprit de liberté qui anime Edward aux Mains d'Argent est donc proche de celui de Vincent, le premier court-métrage de Burton réalisé en animation image par image, bien qu'il s'agisse ici d'un véritable film destiné à sortir en salle. On peut ainsi, en voyant le film, pénétrer totalement dans l'univers de Burton et mieux appréhender ses autres réalisations. Visuellement parlant, Edward aux Mains d'Argent définit un ensemble d'images qui deviennent alors typiques du réalisateur, et qui reviendront de manière récurrentes dans ses autre films. Dès le premier plan du film, on découvre un château sombre à l'architecture gothique, perdu dans le brouillard au sommet d'une colline, sur lequelle tombe une neige à la fois épaisse et légère. Il suffit de considérer les deux films suivant de Burton, Batman le Défi et L'Etrange Noël de Monsieur Jack pour retrouver la même vision presqu'à l'identique. L'intérieur même du château est aussi soumis aux même lignes torturées et déséquilibrées, et renferme toute une machinerie extravagante et dont la finalité (préparer des biscuits par exemple) est si dérisoire qu'elle lui donne une âme et une beauté incomparable. D'autres éléments du film sont chers à Burton même si cela paraît moins évident. C'est le cas des sculptures d'Edward, aussi bien ses oeuvres paysagistes que ses statues de glace. En fait, on peut penser que cela est lié au goût du réalisateur pour l'animation image par image : c'est-à-dire l'idée que toute créature inanimée possède une âme et peut, avec des moyens très simples, prendre vie. Les personnages créés par Edward ont cette force dans le film et Burton l'utilise pour réaliser des plans magnifiques : par exemple lorsqu'Edward, au plus fort de son sentiment d'incompréhension, ampute une de ses sculptures paysagiste d'une jambe pour exprimer sa douleur.
Le personnage même d'Edward relève de cet état d'esprit : il s'agit d'une créature artificielle, issue de composants mécaniques et inertes. Cependant, la question ne se pose pratiquement pas dans le film, Edward est totalement humain sur le plan émotionnel. La force de ses sentiments est même décuplée par rapport aux autres, et en ce sens il paraît même plus humain que les individus "normaux". Au début du film, il semble manquer d'une dimension puisqu'il ne donne pas l'impression de connaître des sentiments négatifs comme l'égoïsme ou la rancune. Ceci n'est en fait qu'une apparence; lorsqu'il est confronté à l'agressivité de Jim, le fiancé de Kim ou à la trahison de ceux qu'il croyait être ses amis, il laisse s'exprimer une certaine forme de violence et de haine envers ce qu'il ressent comme une injustice. Lors de ces scènes, on se rend compte du véritable mal dont souffre Edward : celui d'être complétement introverti. En effet, il ne montre jamais extérieurement sa souffrance, en tous cas pas devant les autres. La scène la plus marquante à ce sujet est celle où, se sentant mal accepté par les autres, il s'enferme dans une pièce de la maison des Boggs et lacère le papier-peint de ses mains destructrices. On ressent alors son incapacité à se rebeller contre l'attitude de ceux qu'il rencontre, qui ne veulent pas l'accepter tel qu'il est. Au début du film, les habitants de la banlieue où il atterrit semble pourtant vouloir l'intégrer à la vie du quartier. En fait, on se rend vite compte que seule la différence dont il souffre intéresse vraiment le voisinage. Ceci apparaît clairement lorsqu'Edward ne rentre plus à leurs yeux dans les critères d'utilité et de gentillesse qu'ils avaient fixés pour lui. Lorsque tout le monde croit qu'il a tenté de cambrioler les parents de Jim, et que Joyce, frustrée d'avoir été repoussée par lui, raconte qu'il a tenté de la violer (ces deux événements sont de regrettables malentendus liés à la naïveté d'Edward), il est alors violemment rejetté et sa différence n'est plus qu'un symbole de la peur et de la méfiance qu'il inspire. En clair, tant qu'il taillait des haies à l'oeil et qu'il faisait des sourires à tout le monde, on s'accomodait de son infirmité, mais dès qu'il revendique une identité et une dignité (il est pour lui naturel de refuser les avances empressées de Joyce, et on le comprend), sa différence devient une raison pour l'exploiter, comme s'il devait se comporter comme le veulent les autres pour racheter son handicap, auquel il ne peut pourtant rien. En aucun cas ils n'éprouvent de la compassion pour lui. Cela rend compte de ce que veut dénoncer Burton dans Edward aux Mains d'Argent : la quasi-impossibilité de se faire accepter tel qu'on est et le laminage que pratique la société en voulant faire entrer chacun "dans des catégories", selon Burton, et en refusant à ceux qui le veulent d'en sortir.
Edward aux Mains d'Argent est donc un film à la thématique très riche, et la grande force du film, c'est que Burton met au service de celle-ci une poésie et une beauté artistique qui propulse l'oeuvre vers des sommets rarement atteint sur un écran de cinéma. Il obtient ainsi une oeuvre d'une singularité incroyable, où l'émotion et la puissance dramatique transcendent la portée psychologique des plus grande scènes du film, véritables moments d'anthologie cinématographiques. Dès le générique, on sent qu'on est en présence d'une oeuvre touchée par la grâce : le thème d'Edward est sans doute le plus beau et le plus bouleversant jamais écrit par Danny Elfman, et la cohérence artistique entre les images à l'écran et les sonorités de la musique fait du générique d'Edward le plus sublime de la filmographie de Burton. La lumière bleutée choisie par le réalisateur nous transporte dans le monde de l'automate sensible et infiniment triste qu'est Edward, de la valse des robots-pâtissiers au visage glacé et tétanisant de l'inventeur, en passant par des biscuits qui tombent avec la légéreté des flocons de neige. Le film lui-même se divise clairement en deux parties : la première où Edward découvre le monde de la banlieue, est empreinte de gaieté et de la vision candide qu'a l'androïde du monde des hommes. Elle comporte des passages vraiment drôles et si l'émotion véhiculée par la présence extraordinaire de Johnny Depp est présente dès sa première apparition, lorsqu'il rencontre Peg (une scène fabuleuse où on passe de la légéreté à une tension incroyable en quelques secondes, avec la découverte de sa mutilation), elle donne plus l'occasion de rire et de rêver que de s'émouvoir. La seconde partie marque une rupture très brutale avec cette ambiance légère, symbolisant la triste réalité de la société humaine, où l'âme pure d'Edward ne peut trouver sa place. Il serait trop long de reprendre toutes les scènes fabuleuses de cette partie du film, mais deux d'entre elles sont vraiment incontournables. Tout d'abord, la première allusion faite par Burton au noeud de l'intrigue de l'histoire d'Edward, l'origine de la neige qui tombe le soir de Noël. La réponse est tellement sublime qu'elle ne pouvait que donner lieu à une scène inoubliable : c'est le cas, avec la clarté des plans de Burton, la musique magistrale de Elfman et la grâce de Winona Ryder, au cours d'une danse sous la glace tombant des ciseaux virtuoses d'Edward. La deuxième est celle qui est illuminée par le couple Depp/Ryder, lorsque Edward prend Kim dans ses bras. Les dialogues, réduits à leur plus simple expression, et le visage de Depp si expressif sous le maquillage tiennent véritablement du miracle et l'émotion insufflée par la vision du souvenir de la mort de l'inventeur est indescriptible. Il faut avoir vu Vincent Price retranscrire les derniers regard de vieil homme, Edward détruire lui-même les mains qu'il a tant attendues et couvrir ses ciseaux qu'il déteste du sang de celui qu'il aimait plus que tout pour comprendre pourquoi Edward aux Mains d'Argent est le film le plus émouvant de Tim Burton, et l'expression la plus belle de son imaginaire et de ses sentiments.
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